Arrêtons d’opposer « non-mixité » et « vivre ensemble », voulez vous ?

J’en ai marre l’opposition du sacro-saint vivre ensemble et des espaces non-mixtes. Quelle que soit l’oppression, si quelqu’un.e défend la nécessité de l’existence des espaces non-mixtes, on finit toujours pas lui opposer ce que j’appelle « l’argument du vivre ensemble » : « Ah mais le fait de vous retrouver entre vous va à l’encontre des valeurs que vous défendez, vous prônez l’ouverture d’esprit mais vous vous coupez de la société en restant entre vous… Si vous n’acceptez pas l’autre, comment voulez-vous qu’on vous accepte ? Il vaut mieux essayer de tous VIVRE ENSEMBLE ».

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Moi devant cet argument

NON, le vivre ensemble et les espaces non-mixtes ne sont pas incompatibles.

Je ne reviendrai pas sur le terme « vivre ensemble », qui est selon moi mal branlé, mais sur un point que les gentes qui utilisent cet argument semblent oublier : le vivre ensemble est une notion qui s’applique à l’espace PUBLIC, comme la rue, un cinéma, un café. Les espaces non-mixtes sont des espaces privés : une assoc’, une table-ronde, un congrès ou même ton salon.

Eh oui, ce n’est pas parce qu’une assoc’ est ouverte au public et que tu peux rentrer dedans que ce n’est pas un espace privé : il est nécessaire de déclarer un siège social pour qu’une association loi 1901 existe. A partir du moment où il y a un local spécifique  pour l’association, on est plus dans l’espace public.

Et cela reste vrai si l’on parle d’une association reconnue d’utilité publique : « reconnue d’utilité publique », ça veut simplement dire que le travail de l’association contribue à une amélioration de la société dans l’espace public. Je fais parti d’une association LGBT+, qui fait par exemple des interventions en milieu scolaire : en gros, les bénévoles vont voir des jeunes dans les collèges et les lycées pour les sensibiliser. Pourquoi ce travail peut être reconnu d’utilité publique ? Parce que ces bénévoles contribuent à faire en sorte qu’il y ait moins de LGBTphobie qui s’exprime dans les espaces publics (et possiblement privés, mais c’est un autre sujet). Est-ce que ça rentre en contradiction avec le statut de l’association comme espace privé ? Pas du tout. Ces bénévoles se rendent dans l’espace public (un collège, un lycée..) et œuvrent pour l’espace public. Lorsqu’iels se rendent au local de l’assoc’, iels sont de nouveau dans l’espace privé. Point.

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J’imagine déjà les commentaires de cet article…

Pourquoi je pense que la notion de vivre ensemble ne s’applique que dans l’espace public ? Parce que, selon moi, le vivre ensemble est un état de fait, pas une revendication sociale, contrairement à ce qu’on entend souvent via ce terme. On est obligé de vivre ensemble dans les espaces publics : à moins d’une situation précise (prison, un 49.3, l’Etat d’urgence TMTC…), il n’est pas normalement possible de restreindre l’accès aux espaces publics, ce sont des lieux ou tout.e un.e chacun.e peut venir. Alors oui, avec quelques raccourcis, on aboutit à ça  “vivre ensemble = mixité sociale et égalité des droits” dans l’espace public. Et cette égalité est encore, malheureusement, loin d’être vraie.

On ne peut pas tout simplement pas opposer les deux termes car ils ne s’appliquent pas aux mêmes types d’espaces juridiquement. Le vivre ensemble et les espaces non-mixtes sont totalement compatibles (en théorie, car en pratique l’espace public est loin d’être vécu de la même façon par tous.tes, entre le harcèlement de rue, le racisme, les LGBTphobies, l’agoraphobie, les difficultés à se déplacer ou la peur d’y être seul.e… Les raisons de se sentir mal dans l’espace public sont multiples). Nous voulons plus que nous avons besoin que les non-concerné.e.s, ou allié.e.s, viennent lutter avec nous. Mais dans l’espace public, là où il reste encore des droits à acquérir.

Cette réflexion a été motivée par une conversation que j’ai eu il y a quelques temps et qui m’a marquée. Certaines personnes que je connais personnellement ont tenu à m’expliquer que les associations LGBT+ étaient quand même fichtrement sectaire parce que “Elles n’acceptent pas les hétéro.a.s”. Et cette remarque m’a mise dans une telle rage que j’ai été incapable de répondre correctement sur le coup.

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Réaction 100% accurate

Bon déjà c’est faux : l’une des personnes qui faisait ce reproche de ne pas accepter les hétéros est elle-même adhérente d’une asso (et hétéra cis, comme elle aimait à nous le rappeler souvent). Donc déjà merci mais checke tes privilèges. De plus, je tiens à préciser qu’il est très rare que les assos demandent l’orientation sexuelle et/ou romantique de la personne lors de l’inscription, parce qu’en règle générale, les gentes savent très bien pourquoi iels viennent, il n’y pas de portails magnétiques qui bipent si tu es hétéro/a, hein. Je voudrai également signaler qu’il y  a des membres hétéro.a.s dans les assos LGBT+ puisque certain.e.s de nos camarades trans le sont. Donc cette accusation est 1) fausse et 2) transphobe.

D’autre part, tout l’argumentaire de cette personne – appelons-la X pour des raisons de commodités – se basait sur le fait qu’elle aurait été mal accueillie dans une association et qu’elle aurait été rejetée car elle est hétéra. Les assos LGBT+ seraient donc hétérophobes. Ne généralisons pas : plusieurs ami.e.s hétéro.a.s, dont mon petit-ami, sont déjà venu dans l’asso dont je suis membre et ont été très bien accueilli.e.s. De plus, X s’est rendue plusieurs fois dans une asso que je connais de nom et, au moins la première fois, elle m’avait dit avoir trouvé ça “très sympa”. Peut-être a-t-elle a été de moins en moins bien reçue au fur et à mesure qu’elle venait mais pour en avoir discuté un peu avec les gentes de cette association, ça n’avait (évidemment!) rien à voir avec son hétérosexualité : iels ne l’aiment pas, à un niveau totalement individuel, car elle leur semble pédante, fermée d’esprit et très souvent LGBTphobe. X pourrait s’en défendre, je ne suis pas là pour juger si ces affirmations sont vraies ou fausses et je m’en fiche pas mal. Mais il y a quelque chose qui m’agace dans le fait de dire “Iels me rejettent parce que je sus hétéra donc son hétérophobes” sans penser un seul instant qu’elle puisse être la cause de ce rejet pour des raisons bien plus individuelles que pour son orientation sexuelle.

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Je n’aurai pas mieux dit

D’ailleurs, X m’a dit “Les personnes que j’ai rencontrées là-bas sont uniquement définies par leur orientations sexuelle/leur genre, c’est tellement dommage, elles ne parlent que de ça, ect…” (Bon, elle n’a pas parlé de genre mais ne soyons pas vaches et accordons-lui). J’aimerai simplement signaler que, primo, quand tu te rends dans une asso LGBT c’est normal qu’on te renvoie en premier à ton genre ou ton orientation sexuelle (une des première choses qu’on fait est par exemple de demander le pronom de la personne, pour éviter de la mégenrer), c’est pour célébrer cela que sommes réunis dans cet espace et c’est très contextuel ; et secundo, je trouve que c’est particulièrement hypocrite et incohérent de dénoncer le fait que les autres se définissent principalement par leur orientation sexuelle/leur genre quand on vient chouiner derrière en disant qu’on ne t’accepte pas dans l’association “PARCE QUE JE SUIS HETERA”.

Mais admettons. Admettons que X est été mal reçue parce qu’elle est hétéra. Admettons que les gentes de cette asso aient considéré – comme je le considère personnellement – que X n’a aucune raison d’être membre de l’asso car elle est hétéra et cis. Attention, je ne dis pas qu’un.e hétéro/a cis n’a pas le droit de se rendre dans une asso LGBT+ : on peut imaginer quelqu’un.e qui viendrait pour chercher de l’information pour iel ou ses proches et ça ne m’aurait pas gênée le moins du monde, au contraire. Mais je considère qu’en dehors de ce cas de figure particulier, X n’a pas à être membre d’une association. Pourquoi ? Parce que les associations, comme je le disais précédemment, sont des espaces privés, où nous nous retrouvons entre nous pour essayer d’oublier les oppressions, où nous essayons de nous comprendre nous-même et de comprendre les autres, où nous pouvons parler à cœur ouvert d’une expérience difficile. Ce sont surtout des espaces dans lesquels nous pouvons nous reprendre les uns les autres sans craindre de devenir une cible pour le reste du groupe, sans avoir peur qu’on nous renvoie sans cesse aux stéréotypes bien trop souvent associés à nos sexualités/nos genres. Ce sont des associations. Alors oui, nous parlons du fait d’être queer, nous en faisons parfois des caisses, nous nous permettons de nous chambrer entre nous parce que cela nous rend plus fort.e.s, parce que ça nous permet de nous réapproprier ces mots ou ces idées qui nous font tellement de mal au quotidien, qui sont des insultes mais que tellement de gentes se permettent d’utiliser avec ajoutant “Je déconne !/C’est juste une expression” derrière. Le contexte fait que nous sommes dans un cadre privé, réuni.e.s par ce simple fait : nous sommes queers, ensemble. Et X n’a rien à faire dans un moment pareil, surtout vu le nombre de fois qu’elle traite les gentes de “tapette”. Evidement, elle se défendra en disant : “Mais c’est un.e pote, ça le.a fait rire, on a un accord et puis tu me connais, tu sais que c’est un blague”. Moi oui (même si je trouve que c’est une blague pas très drôle, à l’humour bien douteux). Les autres, non. On ne peut pas transposer la relation qu’on a avec un.e pote à toutes les personnes queers qu’on croise et ensuite “Roh ça va, vous n’avez vraiment pas d’humour !”.

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Nope, j’ai pas d’humour, laisse-moi tranquille stp

D’aucun.e.s se demanderont peut-être comment faire pour militer en temps qu’hétéro.a cis pour les luttes LGBT+. Spoilers : pleins de trucs. Venir à la Marche des Fiertés, acheter un badge à Solidays, parler des assoc’ à des concerné.e.s, mettre en contact des associations avec des lycée/écoles pour que les bénévoles y fassent des la sensibilisation ou encore se tourner vers des associations pour les parents et proches des personnes des LGBT+ sont des actions qui soutiennent les luttes LGBT+. Intervenir lorsqu’une ou plusieurs personnes se font agresser verbalement ou physiquement en est également une. Et rectifier les propos homophobes que certaines personnes tiennent en est aussi une. Il y a pleins de façon de militer en temps qu’allié.e. En revanche, venir envahir un espace privé un vendredi soir pour jouer au Jungle Speed (parce que oui, c’est le genre de choses qu’on peut faire au local d’une asso) n’aide pas vraiment. Ces espaces, ces locaux, c’est les nôtres. Ce n’est pas, ou peu, l’endroit ou nous militons. Ou alors si, mais autrement. On peut très bien considérer que le simple fait de se réunir dans un endroit étiquetté LGBT+ est en soi un acte militant, vu les agressions subies par les personnes concernées. Mais dans ce cas, quand même nos vie deviennent un acte militant, il serait tout bonnement indécent que les non-concerné.e.s s’approprient cette étiquette, revendiquant le fait d’être tout aussi légitimes alors qu’iels ne souffrent d’aucune discrimination au quotidien. Les espaces privés sont, je le rappelle, l’endroit où nous parlons de nos parents, des proches qui nous ont déçus par leurs attitudes LGBTphobes, de nos peines de coeur qu’on ne peut pas exprimer en dehors de cet espace pour certain.e.s. Ce n’est pas l’endroit où nous manifestons ou revendiquons nos droits parce que, dans cet espace privé, nous nous accordons ces droits à nous-mêmes.

Dans cet espace privé, entre nous, nos droits nous sont acquis (ou devraient, mais malheureusement les propos oppressifs sont parfois aussi tenus par des personnes LGBT+). Ce n’est pas l’endroit où il faut militer. L’endroit où il faut militer, il est dans la rue, il est dans les écoles, il est dans l’espace public parce que c’est là que nos droits ne sont pas respectés et que nous ne pouvons pas toujours affirmer nos identités sans crainte. Cet endroit, c’est même les conférences publiques et les cercles de paroles que nous organisons pour tou.te.s. Mais pas entre nous dans nos espaces privés.

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Tout est dit.

Donc s’il vous plaît, ne confondons plus tout : le vivre ensemble et les espaces non-mixtes SONT compatibles. Mais je ne veux plus qu’on vienne m’expliquer que, parce qu’on est un.e allié.e LGBT+, on a parfaitement le droit de faire parti d’une asso LGBT. Le droit, vous l’avez probablement, car il n’est inscrit nulle part qu’on chasse les hétéro.a.s. Mais la décence de nous foutre la paix dans les espaces privés que nous avons mis du temps à construire, voilà quelque chose qui manque encore à certain.e.s. Venez militer avec nous dans la rue, venez combattre les propos oppressifs dans l’espace public, venez vous instruire aux conférence mais laissez-nous pensez à nous lorsque nous sommes entre nous.

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