Ce baiser dans Stranger Things…

Récemment, j’ai regardé Stranger Things pour la deuxième ou troisième fois. J’aime énormément cette série : je la trouve fine et intéressante, elle a différents niveaux de lecture sans tomber dans un symbolisme éculé ou outrancier, elle rend hommage aux productions des années 80 sans être nostalgique, ce qui est plutôt rare, elle est bien construite, divertissante, attendrissante sans être bouleversante sur le plan émotionnel (en tout cas pour moi), bref, elle me plaît. Du coup, j’ai fait ce que je fais rarement : je me suis documenté sur la série.

Je me documente rarement sur les séries que je regarde. Je n’aime pas savoir ce qu’en disent les gens qui travaillent dessus, ça ne m’intéresse généralement pas, car je considère que le sens que je mets derrière une production n’a pas à être obligatoirement le même que celui que met ses créateurices. Généralement, je préfère lire ce qu’en pensent d’autres spectateurices plutôt qu’une interview “Voilà ce que j’ai voulu exprimer avec cette œuvre” du/de la créateurice. De toute façon, si l’oeuvre est réussi, le sens que je devrais percevoir d’une oeuvre devrait être le même que celui insufflé à la base, non ? Mais bref, je me suis documenté autour de Strangers Things, parce que cette série a selon moi réussi un tour de force : parler des années 80 sans verser dans la nostalgie ou pire, le passéisme. Du coup, je voulais vraiment comprendre qui étaient les Duffers Brothers, les créateurs et réalisateurs de la série. Et je suis tombée sur une anecdote qui m’a bien fait cogiter.

Le cast de Stranger Things revient également sur cette histoire dans cette vidéo, malheureusement en anglais sans sous-titres

Dans une interview pour NPR, une chaîne de télévision américaine, les Duffers Brothers s’expriment sur le jeu de Millie Bobby Brown, Eleven dans la série, et expliquent qu’ils sont bluffés par ses capacités de comédienne à un si jeune âge (11 ans). Je vous traduis l’anecdote qui m’a tant fait réfléchir : “Mais on a tendance à oublier que c’est également une petite fille. Par exemple, la scène de baiser avec Finn Wolfhard, qui joue Mike, a été source de discussion et négociation pendant deux mois. Elle trouvait ça dégoutant, horrible et n’a pas compris pourquoi on avait écrit cette scène. Donc ouais, ça reste une gamine de 11 ans”. S’ensuit une autre anecdote très rigolote sur la fois où Millie est arrivée sur le plateau de tournage couverte de paillettes. Bref.

La scène en question

Eh ben, cette histoire de baiser, ça m’a bien fait réfléchir. Je comprends ce qu’ont voulu faire les Duffers Brothers avec, évidemment : faire comprendre aux spectateurices l’attachement de Mike et Eleven et réaliser une scène mignonne et attachante de résolution amoureuse. Et d’ailleurs, elle a tout à fait cet effet-ci, cette scène : elle est incroyablement mimi, suffisamment chaste pour ne pas être dérangeante (ça reste des enfants hein, un gros ramonage d’amygdales m’aurait un peu sortie du truc) mais en même temps, très sincère de la part des personnages. Ce n’est pas une mauvaise scène, bien au contraire, terminer ou accomplir.”>elle complète bien l’action en cours et je n’ai pas envie de taper bêtement dessus en disant “Gnagnagna ils n’auraient pas dû le faire ça n’apporte rien du tout”, parce que ce n’est pas ce que je pense. Mais j’aimerais qu’on s’interroge sur le décalage entre la vision de la scène par Millie et par les réals.

Une autre vidéo relatant les propos de l’actrice, en anglais sous-titrée anglais

Millie trouve la scène dégoutante, et là aussi on comprend bien ce qu’elle veut dire : “Baaaah c’est cracra !” les bisous, parce que c’est gênant pour un.e enfant. Iels se cachent les yeux, détournent le regard ils se sont rendus.”>et sont encore plus gêné.e.s si ce sont leurs parents qui s’embrassent. Je ne savais pas pourquoi : j’ai cherché un peu, et l’âge qu’a Millie, 11 ans, correspond à peu près à ce qu’on appelle en psychologie “l’âge de latence”. C’est l’âge où le genre de l’autre commence à jouer dans les relations sociales que noue l’enfant, qui commence à prêter attention à son genre et cherche à appartenir à un groupe du même genre qu’ellui (ce que nous encourageons largement, ne nous leurrons pas : cette distinction genrée entre garçon et fille qui fait son apparition dans l’esprit de l’enfant, nous la renforçons et la validons, elle est très sociale). Parallèlement, c’est également l’âge où l’enfant commence à percevoir le tabou sexuel : sans savoir exactement de quoi il retourne, iel sait que quelque chose de trame et associe le silence des adultes à quelque chose de sale. Du coup, toute démonstration d’affection amoureuse ou sexuelle physique, comme un baiser, devient un acte sale et dérangeant. Je ne suis pas une férue de psychologie, je m’y connais assez mal et cette explication que j’ai trouvée, si je la trouve satisfaisante, n’est peut-être pas la seule, il faut en avoir conscience.

Bref, cette anecdote m’a fait cogiter, et je me suis posé une question. Attention, je n’ai pas la réponse : je vous propose seulement une réflexion. Je vais partir de ce postulat : Stranger Things n’est probablement pas une série destinée à des enfants. Ca peut paraître l’évidence même, dit comme ça : y a un monstre, ça fait peur, les thèmes sont très adultes et je ne suis même pas sûre que l’intrigue intéresse des enfants. La série est certainement destinée à un public de jeunes adultes, comme moi, et à un autre public, plus âgé, qui connait bien les productions des années 80 auxquelles la série rend hommage. Du coup, cette scène de baiser a été pensée pour plaire à des adultes : c’est la résolution d’une tension amoureuse instaurée tout au long de la série et, comme je le disais, je trouve cette scène plutôt bien fichue. Mais il faut bien remarquer que cette scène est une projection de ce que nous, adultes, considérons être les relations amoureuses enfantines. Ce que je comprends des propos de Millie, c’est que cette scène est pour elle une incohérence. Qu’elle comprenne ou non la nature des sentiments qui unissent Mike et Eleven n’a aucune importance : le contact physique amoureux lui apparait comme un geste adulte hors de propos.

Ca peut paraître n’être rien, mais je pense au contraire que cela en dit beaucoup sur ce qu’on projette sur les enfants. “Un vrai petit Casanova !” ; “Elle en fera tourner, des têtes, celle-là !” ; “Tu verras, tu auras du succès auprès des filles, plus tard” ; “Tu as un petit amoureux ?” ; “T’as bien une petite copine, un beau garçon comme toi !” , ect... Ce sont des questions a priori innocentes et dénuées de toute malfaisance. Pourtant, en encourageant les enfants a réagir comme des adultes sur ces questions-là, nous participons certainement, en tout cas j’en suis pour ma part convaincue, à leur faire comprendre qu’il existe une sexualité admise, et qu’il serait bon qu’iels se conforment à cette sexualité. Je comprends pourquoi nous posons ces questions : parce que l’amour juvénile, nous trouvons ça mignon. On trouve ça mignon de projeter sur les enfants et de les regarder essayer d’imiter les adultes dans leurs comportements amoureux. Mais est-ce qu’on n’aurait pas tort ?

Cette scène par exemple est bien plus forte sur le plan émotif que la scène de baiser

Au-delà de l’aspect “Tu imites les histoires que tu vois dans les films c’est choupinou gnagnagna”, le fait de projeter  n’aide probablement pas non-plus les enfants à dire non, notamment dans le cas des assigné.e.s filles. On dit facilement à un enfant assigné.e fille qu’il faut être démonstratif/tive, qu’il faut embrasser les adultes, qu’être câlin.e n’est pas un mal. Si mes parents ne m’avaient pas demandé d’être polie en embrassant tou.te.s les inconnu.e.s qui passaient à la maison lorsque j’étais très jeune, aurais-je moins de mal à dire non aujourd’hui lorsque quelqu’un.e me touche ? Le contact ne me dérange pas forcément mais, maintenant que j’ai conscience du fait qu’on peut choisir si oui ou non on souhaite ce contact, j’ai tendance à le restreindre. Je n’enlace pas tout le monde pour un câlin, par exemple : j’avais un ami qui aimait énormément les câlins et qui me les imposait chaque fois que j’allais chez lui, et même s’il ne pensait pas à mal, le fait qu’il refuse d’entendre que je n’étais pas forcément d’accord, le fait qu’il ne me laisse pas le choix m’a toujours beaucoup dérangé.

Et dans le cas de Millie, eh bien… Je pense que cette scène est symptomatique de ce que nous, adultes, avons trop souvent tendance à faire : projeter des relations adultes sur les enfants. Oui, ce baiser était mignon, mais non, il n’était pas forcément nécessaire, surtout dans une série pour adulte où les spectateurices sont en mesure de comprendre que les sentiments qui unissent ces deux enfants vont au-delà de la simple amitié. On l’a par exemple très bien compris entre Nancy et Jonathan, qui sont loin d’être des enfants, malgré le fait que ces deux-là ne s’embrassent jamais. Peut-être qu’on devrait arrêter de projeter nos envies d’adultes sur les enfants pour leur faire comprendre qu’iels ont le droit de ne pas être d’accord, parce que c’est là que commence le combat contre la culture du viol.

Ces considérations, je le rappelle, sont des questionnements et non des réponses. Je ne veux pas refuser aux enfants le droit à l’autodétermination de leur propre sexualité : on peut être jeune et savoir déjà, et c’est bien. Je ne veux pas leur retirer la possibilité d’être amoureuxses : on peut être jeune et être amoureuxses. Mais je ne veux pas non-plus leur retirer le droit de ne pas être amoureuxses en répétant les mêmes questions pour vérifier s’iels reproduisent bien les comportements sociaux qu’on prête aux enfants. Et surtout, j’aimerais vraiment qu’on apprenne plus jeune aux enfants que leur corps leur appartient et qu’iels n’ont pas à céder au fait d’embrasser un.e autre enfant devant une caméra uniquement pour que des adultes trouve ça “trop mignon” (moi la première hein!). On avait tou.te.s compris que Mike était amoureux, on avait tou.te.s compris qu’Eleven, même si elle n’utilise pas les mêmes termes, ressentait quelque chose de spécial pour lui. Cette scène n’apporte pas grand-chose mais, aux vues de l’interview, détruit beaucoup : deux mois de pression pour embrasser un garçon, c’est long ! Oui, j’aime toujours beaucoup Strangers Things. Oui, je regarderai la suite. Non, je ne pense pas qu’on puisse parler d’agression sexuelle dans ce cas précis, car Millie explique qu’on lui a laissé le choix et qu’elle a pris sa décision finale seule à propos de ce baiser. Mais on devrait apprendre aux enfants qu’un “non” ne se négocie pas lorsqu’il s’agit de leurs corps.

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Est-il nécessaire de préciser que je shippe ?

(P.S. : Je vous propose de vous remettre de cet article avec cette vidéo choue de Charlie Heaton et Joe Keery (Jonathan et Steve) qui se kiffent ouvertement pendant une cérémonie. Meilleure fin de triangle amoureux chiant ever.)

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