J’aimerai être Jessica Jones…

[ATTENTION : cet article aborde le sujet du viol]

J’ai bien aimé Jessica Jones, la série Marvel produite par Netflix et sortie en 2016 sur cette plateforme. Mais la série, malgré ses qualités intrinsèques, a vite pris les allures de mauvaise blague à mes yeux, comme si on m’a mise devant une reconstitution malsaine de choses que j’avais vécu. Jessica se débattait, et je me voyais me débattre, comme un écho douloureux. C’est la première fois qu’une histoire de viol me touche autant.

Je propose de vous pitcher l’intrigue, pour commencer. A New York, une jeune détective, Jessica Jones (jouée par Krysten Ritter), enquête sur la disparition d’une jeune femme, Hope, à la demande des parents de cette dernière. Elle découvre rapidement que la disparition de Hope est liée à une vieille affaire qui la concerne elle, et qui implique un homme qui a été son bourreau pendant un temps, un britannique bien sapé du nom de Kilgrave (interprété par David Tennant). S’ensuivent moult péripéties pour retrouver et neutraliser Kilgrave, qui a le pouvoir de projeter sa volonté dans l’esprit de ses victimes, en leur parlant. En gros, si le mec vous dit de vous poignarder, vous allez le faire. Jessica, quant à elle, est dotée d’une force surhumaine et peut sauter vachement haut.

Bien, ça c’est le pitch de base. Bien qu’elle soit issue de l’univers Marvel et que certains des protagonistes aient des super-pouvoirs, j’ai trouvé, et je ne suis pas la seule, que Jessica Jones ressemblait plus à un thriller psychologique qu’à une série de supers-héro.ïne.s, et c’est bien. Je n’ai rien contre le mélange des genres, et je me serai probablement ennuyée devant une série pensée comme un blockbuster, avec des explosions à tout bout de champs et de grandes réflexions sur l’humanité et “la bonne chose à faire” en tant que super-héro.ïne. Je n’ai rien contre les films de supers-héro.ïne.s, j’en regarde parfois mais j’ai tendance à m’agacer rapidement des gimmicks comme celui de l’homme absolument juste qui se sacrifie, celui qui fonce tête baissée pour aller récupérer l’amour de sa vie, ou entre le grand dilemme entre le bien et le mal qui semble toujours cornélien pour le héros. De façon générale, j’en ai assez marre de ces supers-héros qui sont des hommes torturés, qui agissent comme des trous du cul mais font quand même le bon choix à la fin, et si je peux encore prendre mon pied devant un film de 2h qui traite de ce sujet, je ne suis pas sûre de l’apprécier sur une série de 12h. C’est pour cela que je me suis dit que Jessica Jones allait probablement être un peu différent, et c’était le cas.

Déjà, Jessica Jones nous propose un personnage principal féminin : ce n’est pas une révolution, ça s’est déjà vu, mais c’est tout de même appréciable. Je n’ai rien à dire de particulier sur la réal, qui est évidemment, comme dans tout ce que fait Netflix, léchée et sert bien le propos de l’intrigue. Mention spéciale, ceci dit, à la BO et ses titres de jazz bien sympathiques. Enfin, les effets spéciaux ne pleuvent pas en cascade et je trouve ça assez bien foutu, parce que la force de Jessica, si elle est montrée plusieurs fois, n’est pas forcément le sujet principal de l’intrigue. Elle a ce qu’elle appelle “un don”, et oui c’est une des raisons pour laquelle Kilgrave s’est tout particulièrement intéressé à elle, et oui ça lui facilite parfois la tâche, notamment lorsqu’elle enquête, mais ce n’est pas le sujet principal de l’intrigue. Jessica ne s’interroge jamais sur ce pouvoir, ne le voit jamais comme une malédiction, comme c’est souvent le cas pour les supers-héro.ïne.s, et ne s’attarde pas à réfléchir sur l’utilisation qu’elle doit en faire.

D’une façon générale, Jessica est du “bon côté” de la barrière, et Kilgrave du mauvais. Il y a, en filigrane, une réflexion sur l’utilisation que les personnages ont de leurs pouvoirs, qui est assez rapidement résolu : Kilgrave est un salaud, Jessica est plutôt une meuf cool, et lorsqu’elle a déconné avec son pouvoir, ce n’est pas de sa faute à elle mais bien de Kilgrave. C’est tout. Et c’est rafraîchissant : le pouvoir du/de la super-héro.ïne n’est pas en soit une mauvaise chose, c’est l’individu qui le pervertit ou en a une utilisation acceptable pour les autres. Évidement, la plupart des films de supers-héro.ïne.s parviennent à cette conclusion, mais je trouvais ça intéressant que, pour une fois, on se débarrasse rapidement de cette problématique.

Alors, me direz-vous, impatient.e de comprendre, c’est quoi ton problème avec Jessica Jones ? Eh bien, mon problème, c’est que j’aurais aimé qu’on me prévienne à l’avance que je n’allais pas regarder une jeune femme dotée de supers-pouvoirs se castagner contre un grand méchant voulant détruire la terre, mais plutôt une victime de viol se débattre pour essayer d’oublier un événement traumatique, contrainte de fréquenter à mainte reprise son agresseur et visiblement très marquée (et on la comprend) par ce qui lui est arrivé (C’est à peine un spoiler, le viol de Jessica étant évoqué dès le premier épisode). J’aurais aimé qu’on me dise que j’allais faire face à un agresseur tentant de se déculpabiliser, expliquant qu’il n’était pas mauvais mais que la société et son passé avait fait de lui qui il était désormais. Parce que, ces “excuses”, je les ai déjà entendus, je les ai déjà vécus et qu’elles font mal.

Je me suis finalement tellement impliquée dans Jessica Jones, alors que cette série ne devait être qu’une transition entre Supernatural et Hemlock Grove, que j’ai commencé à analyser chaque moment, chaque phrase comme si elles avaient un écho direct avec ma propre histoire. Je le disais plus haut mais très vite, la série a pris pour moi les allures de la mauvaise blague, s’amusant à remuer quelque chose que j’ai laissé derrière moi il n’y a pas si longtemps, comme pour faire un bilan malsain. Alors oui, pour répondre franchement, j’ai été violée. Je ne vous raconterai pas comment, je n’aime pas en parler. Je dirai simplement que c’était un ami, que je m’en suis ensuite pris des caisses dans la tronche par les autres membres de notre groupe de potes, évidement tou.te.s au courant qu’on avait “couché ensemble”, que pendant presque un an, on m’a traité de salope, de garage à bite et autres charmants surnoms parce que j’avais outrepassé la règle sacrée : j’avais “couché” avec un de nos potes. Lui, en revanche, il s’en est sorti plutôt tranquillement. Et surtout, je n’ai pas été capable d’identifier que c’était un viol tout de suite, même si j’ai senti que quelque chose ne tournait pas rond. Et pendant trois ans, j’ai continué à fréquenter ce mec, à l’inviter chez moi, à lui faire à manger, à déconner avec lui et à faire semblant de rire quand quelqu’un évoquait le fait qu’on ait “couché ensemble”. J’ai été violée, et j’ai fréquenté mon violeur. Pire, j’étais amie avec lui.

Jessica Jones m’a fait penser à ça, à ces gentes qui, comme moi, sont contraint.e.s par la force des choses ou par ignorance de fermer leur tronche et de fréquenter, de près ou de loin, leur agresseur, tout bêtement parce que les autres “ne peuvent pas être sûr.e.s que c’est un viol”. La quête de Jessica, la preuve ultime que Kilgrave a bien le pouvoir de manipuler les autres et de les contraindre à faire ce qu’il veut, c’est la quête stupide qu’on impose à toutes les victimes de viol : “Prouvez-nous qu’il vous a violé”. Il faut prouver, encore et toujours, que c’est vrai : le prouver aux ami.e.s qui le fréquente aussi, le prouver à ses parents, le prouver à la police. Et si, comme moi, on met longtemps à comprendre ce que c’est, on ne peut rien prouver. Les preuves physiques ont disparu depuis longtemps, et personne ne comprend pourquoi on a attendu aussi longtemps. Tout le monde se dit qu’on exagère, que si ça avait vraiment été un viol on aurait réagi avant, et personne ne comprend pourquoi on “ressort cette vieille affaire de sous le tapis”. Jessica doit présenter des preuves à l’avocate ou au policier, tout comme une victime de viol doit présenter des preuves aux autorités. Et bien souvent, comme c’est le cas dans la série, les autorités finissent par décider que la victime raconte n’importe quoi, qu’elle ne sait pas ce qu’est un viol, qu’elle invente.

C’est dans ces moments qu’on en vient à douter de tout, et surtout de nous-mêmes : j’ai personnellement cherché plusieurs fois à “légitimer” mon viol, à le faire valider, à le faire reconnaitre en tant que tel. Je voulais que quelqu’un.e confirme ce que je sentais au fond de moi : que c’était bien un viol, et que ça n’était pas normal. Et, en faisant ça, je me suis heurtée à des murs : mes ami.e.s qui me disaient que j’exagérai, que j’allais démolir la vie de ce mec si je le dénonçais. C’est ce le sentiment que j’évoquais en introduction : dans ces moments, on ne sait plus si ce qu’on fait est juste tant on essaye de nous faire passer pour un.e monstre. On en vient à se demander si on n’est pas le salaud manipulateur qui essaye de faire plonger un innocent. Parce que oui, ces arguments m’ont touché : ce mec, je le connaissais depuis des années, depuis mes quinze ans. Et oui, j’avais peur de détruire sa vie. Je suis heureuse que la série soit très claire là-dessus et qu’elle se place toujours du côté de Jessica : sa quête n’est pas facile, ça la mine sur le plan émotionnel, mais elle est toujours convaincue du bien-fondé de sa démarche. Et toutes les victimes de viol devraient pouvoir l’être : votre besoin de dénoncer votre violeur est légitime. Malheureusement, nos proches ne nous laissent pas toujours le loisir de nous sentir légitimes, surtout lorsqu’ils connaissent l’agresseur.

C’est en ça que Jessica Jones est bien fait : lea spectateur/trice est automatiquement du côté de Jessica, parce qu’iel a vu ce que Kilgrave fait, iel sait que Kilgrave est coupable. Cette série, même si elle a été pénible à regarder pour moi, est une série importante : c’est un plaidoyer à ne pas remettre la parole de la victime en cause. Plusieurs fois, je me suis énervée contre des personnages qui réclamaient des preuves, qui disaient “Je n’ai rien vu je n’y étais pas, je ne peux pas trancher” et j’ai finalement compris qu’iels me rappelait ces gentes qui, quand iels découvrent une histoire de viol, finissent par répondre “Je ne peux pas trancher, je n’ai pas toutes les cartes en main, je ne sais pas ce qui s’est passé”. Personne ne vous demande de trancher quoi que ce soit, ne faites pas comme si vous étiez au tribunal. Lors d’un call-out, c’est Twitter qui décide ce qui va arriver à l’accusé ? C’est Twitter qui va le contraindre à payer une amende ? Non. En revanche, c’est à vous de décider si vous voulez continuer à suivre cette personne et croire à cette belle histoire d’innocence qu’il essaye de vous vendre, à grand coup de “Je suis désolé” et “Je n’en savais rien”. Quand Kilgrave explique à Jessica que c’est à cause de ses parents qu’il agit comme un connard, vous avez quand même envie que Jessica le laisse partir ? Non, parce qu’il est coupable de ses actes, malgré tout : ce qu’il a vécu explique son comportement de con, mais ça ne l’excuse en rien, n’en déplaise à Manuel Valls. Simplement parce que vous n’avez pas vu un viol de vos propres yeux ne signifie pas que ça n’existe pas. Simplement parce que vous pouvez expliquer pourquoi telle personne agit de telle façon n’excuse en rien les actes de cette personne.

J’aurai beaucoup aimé être Jessica Jones. J’aurai aimé avoir eu sa force de caractère, sa détermination. J’aurai aimé être prête à faire face à ceulleux qui m’ont dit “Tu racontes n’importe quoi” comme elle a eu la force d’essayer de prouver la culpabilité de Kilgrave et l’existence de son pouvoir. Oui, Jessica déguste pas mal quand elle essaye, envers et contre tout, de livrer Kilgrave à la justice. Et sûrement que si les représentants de l’autorité avaient cru Jessica dès le début, elle n’aurait jamais eu à recourir à des situations extrêmes pour essayer de prouver ce qu’elle avance. Peut-être que si on croyait les victimes de viol, que si la société ne les forçait pas au silence, alors la fin de la série, que je ne spoilerai pas, aurait été différente. Mais vous savez quoi ? Jessica Jones a raison, et je suis heureuse que la série ne remette jamais sa légitimité en question.

One thought on “J’aimerai être Jessica Jones…

  1. Nathan says:

    ♥ ♥ ♥ sur toi et beaucoup de soutien. Je t’aime fort et tu es badass et je sais que tu peux surmonter tout ce qui t’arrive.

    Merci pour cet article. C’était intéressant et j’ai l’impression de bien mieux te connaître maintenant.

    Par contre je suis pas d’accord sur la partie “je voudrais être Jessica Jones”. Tu ES Jessica Jones. Tou.te.s les survivant.e.s de viols et de relations abusives sont un peu Jessica Jones. Et qu’on ait pas agi comme elle, qu’on ait pas eu la même force, ça ne change rien. On est des super héro.ïne.s ♥

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