Le motif hitlérien

[Trigger Warning : obviously on va parler des nazis]

Il y a un motif, dans la pop-culture, que je n’aime pas, mais alors pas du tout. Lorsque qu’une série me propose un épisode basée sur ce motif, en règle générale, je saute l’épisode. Si c’est un film, un livre, une bande-dessinée, un jeu vidéo, j’y vais à reculons. Malheureusement pour moi, c’est un motif assez populaire : le motif hitlérien.

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C’est quoi, le motif hitlérien ?

Déjà, le mot “motif” est pour moi une traduction du mot anglais “trope” : je pense qu’on pourrai définir cela comme un cliché du cinéma connu à la fois du/de la réalisateurice et du/de la spectateurice. C’est une ficelle de pop-culture bien connue des deux parties qui provoque chez lea spectateurice certaines attentes : par exemple, le fait que les supers-héro.ïne.s s’en sortent toujours à la fin, voir qu’iels reviennent alors qu’on les a vu mourir, c’est un motif. Lorsqu’un.e perso principal.e dans un film de super-héro.ïne.s meure, on s’attend automatiquement à ce qu’iel revienne à la fin pour la résolution finale, ce qui , la plupart du temps, ne manque pas d’arriver. C’est ça, un motif.

Le motif hitlérien est un motif particulier qui touche – vous l’aurez deviné, c’est dans le nom – à Hitler et aux nazis. Selon moi, c’est le fait de désigner comme antagoniste principal une entité nazie (que ce soit Hitler ou une armée, on s’en fiche) avec en général une pincée de voyage dans le temps, de retour d’entre les morts, d’univers parallèle et j’en passe. Le personnage principal de l’intrigue que vous suivez va donc se retrouver face à une entité nazie alors qu’iel vit bien après les événements de la Seconde Guerre Mondiale, à grands coups de “Ta gueule c’est magique” balancé à la tronche du/de la spectateurice, et iel devra probablement battre des nazis/tuer Hitler pour pouvoir remettre les choses en ordre.

Ce scénar, je l’ai vu dans pleins de séries, fantastiques ou non : à chaque fois exploité d’une façon différente, mais sensiblement le même. L’épisode 8 de la saison 6 de Doctor Who, sobrement intitulé “Let’s kill Hitler !” lui est consacré : le Docteur remonte dans le temps et se retrouve face aux nazis. Supernatural, la série fantastique par excellence, a également fait un épisode sur ce thème : le 13éme épisode de la 8éme saison, qui s’appelle en anglais “Everybody hates Hitler” (encore un nom bien cryptique), où des nazis voyagent dans le temps pour récupérer un MacGuffin. Dans Misfits, une série que je regardais ado et qui reste chère à mon coeur, l’épisode 4 de la saison 3, “Allo, Hitler ?” met en scène un monde dans lequel les nazis auraient gagné la Seconde Guerre Mondiale. Dans Grimm, une série bien nulle que j’ai pourtant regardé, l’épisode 13 de la saison 1 propose d’explorer ce thème en faisant de Hitler un “Wesen” soit une créature mi-homme mi-bête. Bien. J’aurai pu donner plus d’exemples, mais ceux-là me permettront d’attaquer le motif hitlérien sous plusieurs angles, et je vais en rester là.

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Le motif hitlérien, un pis-aller du dilemme moral

Le motif hitlérien peut donc apparaitre sous plusieurs formes, comme on s’en doutait un peu. Et personnellement, je le déteste sous toutes ses formes. Mais pourquoi donc ? Outre le fait que ce soit un ressort scénaristique que je considère éculé et vide de tout apport intéressant, je trouve que ce motif est quelque part dangereux, et qu’il participe à la représentation des nazis et de Hitler comme d’un personnage de pop-culture, ce qui, encore une fois personnellement, me gène.

Pourquoi considérer que le motif hitlérien est éculé et vide d’apport intéressant ? Après tout, on pourrait se dire que ça pourrait servir au développement des personnages : ils se retrouvent dans une impasse où ils sont forcés de faire un choix moral, à savoir dans une grande majorité, laisser les nazis mettre en œuvre leur plan machiavélique ou alors contrecarrer leur plan, même si cela suppose d’intervenir dans un contexte qui leur est probablement défavorable. Et ça pourrait être un choix intéressant pour eux sauf que NON. Ça ne l’est jamais, ou du moins je ne l’ai jamais vu. Parce que, comme lea spectateurice, le personnage sait que les nazis sont les “méchants” de l’histoire et de l’Histoire (see what I did here ?) : il n’y a pas de vrai choix moral à faire parce que aucun.e scénariste n’aurait les guts de mettre son personnage dans une position où il pourrait sembler prendre parti pour les nazis. Je ne suis pas en train de dire qu’il faut prendre parti pour les nazis, attention : je dis juste que le soit disant “choix moral” de l’épisode est immédiatement biaisé car les nazis sont les “bad guys” de l’Histoire et que personne, jamais, n’aura envie qu’on associe son protagoniste à un mouvement fasciste. Dans Supernatural, on se doute dès le début de l’épisode que Sam et Dean vont faire le choix de s’opposer aux nazis nécromanciens immortels (Oui, oui, c’est bien ce que j’ai dit), ce n’est même pas remis en cause. Il n’y a pas de vrai choix car on sait d’emblée quel va être le choix du protagoniste, à savoir laisser tomber ses intérêts personnels pour défendre l’humanité d’une menace plus grande et extrêmement tangible.

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Car c’est aussi à mon sens ce que représentent les nazis : une menace extrêmement tangible pour lea spectateurices. Lorsqu’on voit un fantôme dans un film ou une série, peu importe le degré de peur que cela peut nous insuffler : on peut se raccrocher à l’idée que tout ceci n’est pas réel et que les fantômes n’existent pas. Lorsqu’on voit des nazis à l’écran, on sait que la menace a été réelle : on nous en parle à l’école, en famille et souvent dans les médias et la pop-culture. On connait cette menace, on sait qu’elle a affecté le monde à un niveau global, et un grand nombre de personnes à un niveau individuel. Cette menace-ci nous fait réfléchir, parce qu’elle appelle à des expériences qui sont très proches de nous : une grand-mère ayant vécu pendant la guerre, par exemple (Oui, je vous parle bien de ma baba, et un jour on en discutera plus amplement). C’est également là-dessus que joue les scénaristes : les connaissances qu’ont les spectateurices. Là où un fantôme pourrait nous émouvoir – le fantôme vengeur d’une petite fille maltraitrée et abusée, par exemple – il semble impossible que les nazis provoquent chez nous le même effet, car on connait l’Histoire et qu’on connait, de façon plus ou moins proche, les conséquences de la Seconde Guerre Mondiale. C’est pourquoi très souvent, ces épisodes ou films sont traités comme “l’épisode rigolo” qui arrive après une forte charge émotionnelle au sein de la série. Prenons Doctor Who comme exemple : “Let’s kill Hitler” arrive juste après l’épisode “A good man goes to war” qui est un épisode émotionnellement très fort – le bébé des Ponds a été enlevé et toute une armée à rejoint le Docteur pour aller le récupérer – et chargé en révélation, que je ne spoilerai pas. “Let’s kill Hitler” est au contraire un épisode plutôt drôle, avant la scène finale qui est elle aussi très chargée émotionnellement, avec pleins de blagues, des pieds de nez aux nazis et un side-car qui fait des cascades. On peut voir le choix des nazis comme antagonistes de l’épisode, puisque ce choix n’a pas d’impact sur la résolution de l’épisode, comme étant une volonté d’éviter toute implication émotionnelle des spectateurices afin de faire redescendre la pression des épisodes précédent et de préparer à la révélation finale de l’épisode. Personne ne ressent d’empathie pour les nazis, personne ne s’implique dans leur histoire et, connaissant Doctor Who, tout le monde sait que cette rupture de la timeline va rentrer dans l’ordre à la fin de l’épisode. Facile et efficace.

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Et parfois, les oeuvres pop-cultures vont plus loin et font quelque chose que je déteste : inclure Hitler et les nazis dans leur univers fantastique. Supernatural l’a fait, avec ses nazis nécromanciens immortels. Et puis, Grimm l’a fait : dans leur univers, il est canon qu’Hitler était un “Wesen”, un être mi-homme mi-bête dont on nous rabâche à longueur de temps qu’il sont “incapables de contrôler leurs pulsions, émotionnellement fragiles, blablabla..” Je vous l’accorde, Grimm est une très mauvaise série. Mais ça n’en reste pas moins un exemple intéressant : dans un univers divisé entre les hommes et les wesen, les scénaristes ont choisi de faire d’Hitler un wesen (alors que très franchement, Hitler n’est même pas un personnage important de l’intrigue, voire un personnage du tout). Je trouve ça tellement mauvais… C’est totalement déresponsabilisant. A votre avis, pourquoi parle-t-on du “devoir de mémoire” (là je parle de la Seconde Guerre Mondiale, mais j’en profite pour dire qu’il serait nécessaire que cette expression ne s’applique pas qu’à elle, contrairement à l’usage qu’en ont les médias) ? Car il est admis, de façon plutôt globale, qu’avec les bonne circonstances, dans une période de crise ou d’affaiblissement, un mouvement fasciste peut tout à fait émerger et perpétuer à nouveau les crimes commis par d’autres régimes fascistes avant lui (Coucou l’élection de Trump aux USA. Coucou Marine Le Pen 1ère dans les sondage français. Coucou la Hongrie et l’extrême droite au pouvoir. Coucou les ministres d’extrême droite au gouvernement en Finlande). Et bien, faire d’Hitler un wesen dans Grimm, c’est totalement discréditer ce devoir de mémoire : le chef du parti nazi n’est pas un homme, mais une créature intrinsèquement violente. Je trouve ça ridicule, et surtout dangereux.

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Les nazis, un pis-aller de la pop-culture ?

Je voudrai conclure cet article par un réflexion personnelle. J’ai longuement parlé du motif hitlérien dans différentes séries, et de son exploitation individuelle par ces différentes séries, pour dresser une liste d’exemple. Mais j’aimerai revenir à un niveau plus global : dans la pop-culture, les nazis constituent-ils un pis-aller scénaristique ? Il est admis que je parle ici d’objets qui n’ont pas de vocation historique, on est bien d’accord : les biopics, témoignages, bio ou autobio n’ont pas leur place dans cette tentative d’analyse).

Je crois qu’on peut tomber relativement d’accord sur un point : il existe, dans la pop-culture, une entité globalement appelée “les nazis”, sans distinction aucune. Je ne dis pas que c’est bien ou mal, je fais simplement un constat : “les nazis”, comme entité à part-entière, sont devenus un objet de pop-culture. On les retrouve dans les séries, mais également dans les jeux vidéos – on se souviendra des nazis zombies de Call of Duty – ainsi que dans les films – Indiana Jones ou Inglorious Bastard, pour ne citer qu’eux, en sont de très bons exemples. Ils sont aussi bien présents dans les livres et la bande-dessinée. Que les médias pop-culture raffinent au maximum l’entité, en nous présentant des personnages nazis comme dans Inglorious Bastard, ou les présente comme un objet global, comme dans CoD ou Doctor Who, le traitement reste dans sa grande majorité le même : une entité connue avec une imagerie bien à elle. Le problème, c’est que bien souvent, le média ne prend pas la peine de faire la distinction entre l’entité pop des nazis et ceux que l’on connait par nos cours d’Histoire et par les expériences de nos proches, car il est bien plus facile de se raccrocher à un ressentit négatif qu’on présuppose chez lea spectateurice que d’expliciter correctement ce qu’est un régime fasciste.

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Personnellement, j’apprécie énormément les médias qui prennent le temps de créer une identité à partir de l’imagerie fasciste dérivée du nazisme : dans Star Wars par exemple, les scènes où l’on voit l’armée de clones devant des bannières portant l’insigne de l’Empire, ou dans le Roi Lion, lors de la chanson de Scar. Je trouve très efficace le fait de se raccrocher à une imagerie commune pour évoquer un régime fasciste, grâce à une mise en scène, un travail sur les costumes, un signe de ralliement, un but machiavélique… Les possibilités sont multiples. Au contraire, je suis rarement emballée par un objet de pop-culture qui me propose comme antagoniste principale cette entité des nazie : trop souvent, je me retrouve face à des œuvres qui ne prennent pas le temps   d’expliciter les enjeux, car ils sont soit-disant connus de tou.te.s, et qui utilisent cette entité nazie comme un pis-aller qui justifie en soit l’utilisation de violence et placent immédiatement leurs protagonistes comme un parangon de résistance, sans que ce choix ne participe du développement du personnage.

Il est facile de dire après coup : “J’aurai forcément été résistant.e durant la Seconde Guerre Mondiale”. Personne ne sait réellement ce qu’iel ferait en cas de conflit globalement impliquant directement son individualité, son intégrité mais également sa possibilité de survie. Et je trouve que placer les personnages de pop-culture en opposition à une entité nazie mal définie, qui dépend de la connaissance de chacun.e, sans présenter un conflit moral, sans jamais mettre ces personnages en difficulté idéologique, c’est perpétuer, encore et toujours, cette idée selon laquelle chaque individu aurait automatiquement fait le choix de l’opposition. Pour la petite frenchy que je suis, ça rappelle fortement le “Toute la France a été Résistante” de De Gaulle.

4 thoughts on “Le motif hitlérien

  1. Thiew says:

    *Spoiler*
    J’ai direct pensé à l’épisode de Misfit aussi, j’ai trouvé que ça n’apportait rien du tout à la série (rester sur la blague de “j’ai vendu ton pouvoir à un vieux juif qui voulait tuer Hitler”) ça aurait suffit; mais là c’est trop lourd.
    Du coup tu penses quoi de Captain america niveau représentation du nazisme ?

    Très bon article btw 😉 peace on you

    • mariethery says:

      Captain America est un production américaine : les points de vues sur cette Seconde Guerre Mondiale sont bien différents de nos points de vues français, car le vécu de la guerre a été différent. Je trouve tout de même que les américains, peut-être parce qu’ils ont eu moins de mal à en parler étant donné qu’ils trimballent leur mythe du “On a sauvé l’Europe”, sont ceux qui ont initié cette représentation du nazi comme un antagoniste facilement identifiable et récurrent dans la pop-culture. Je n’ai pas grand-chose à dire sur le sujet, je pense que l’article était assez clair, mais les nazis de Captain America rentrent totalement dans mon analyse puisque le contexte de la guerre qu’on nous présente n’est qu’un prétexte pour renforcer l’hégémonie et la fierté nationale américaine.

  2. Adèle says:

    Comme toi, j’ai beaucoup de mal à supporter ce motif. C’est du réchauffé. Le faiseur d’histoire, livre de Stephen Fry, est asse intéressant là-dessus.
    J’ai travaillé pour un rendu sur comment les films donnent l’image de la Seconde guerre mondiale. Il ressortait trois tendances consécutives assez intéressantes en France : le besoin de rire d’un évènement tragique (la grande vadrouille), le mea culpa qui met en avant la collaboration, le “nous aurions tous été résistants” qui venait aplanir tout ça. Aux Etats-Unis, la tendance semblait être différente, le contexte de guerre froide changeait la donne et orientait les films. Il fallait prouver qu’on en avait et qu’on pouvait se battre.
    Le pire, c’est que beaucoup de médias ont déjà évoqué le fait que en connaissant l’issue, plusieurs années de conflit et des représailles sur les civils, c’est un peu fort de café de prétendre qu’on aurait été résistant. De mémoire, même Sartre en parle. Et pour l’avoir raté, il faut vraiment y mettre du sien.

    • mariethery says:

      Je suis d’accord, et c’est pourquoi j’ai bien précisé que j’adoptais un point de vue très français sur la chose, car le ressenti de cette guerre aux USA est totalement différent.
      Quant au reste, je pense qu’on est encore assez tendu sur le sujet et qu’effectivement, même si les médias en parlent, il reste que traitement français de cette guerre dans les œuvres de fiction est encore en demi-teinte et qu’on traine encore ce mythe de la Résistance globale derrière nous.

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