Overwatch, l’éducation genrée & moi

Si vous me suivez depuis un moment sur Twitter, vous avez probablement remarqué que j’ai une (petite) obsession depuis quelques mois : Overwatch. Ce FPS (First Person Shooter, ou jeu de tir à la première personne en français) de Blizzard, que m’a conseillé mon cher ami @StudioPlacard, m’a conquise très rapidement, et ce malgré quelques réticences au début. En y repensant, je me suis rendu compte que la plupart de ces réticences venaient des stéréotypes de genre qui touchent les personnes ayant un passing féminin qui jouent aux jeux vidéos, et je trouvais ça intéressant de vous partager mes réflexions personnelles à ce sujet.

 

Jeu vidéo, éducation et stéréotypes de genre

Je n’ai jamais eu un rapport poussé avec les jeux vidéos, étant plus jeune. Avant mes douze ans, je me souviens uniquement de jeux sur le vieux Windows 98 de mes parents, souvent des jeux d’enquête que je faisais avec mon père, ou alors une démo d’un jeu de plateforme Disney. A partir de mes douze ans, j’ai récupéré la Gameboy Advance de mon cousin et j’ai un peu joué à Pokémon, ce qui, par rapport à d’autres enfants de ma génération, était finalement assez tardif. Je me souviens également avoir eu une des première Nintendo DS vers douze ans, sur laquelle je jouais aux Sims et à Nintendog. Finalement, nous avons eu une console à la maison lorsque j’ai eu seize ou dix-sept ans, offerte par mon grand-père. C’était la toute première Wii, et nous jouions à Mario Kart dessus, en famille. Je ne pense pas avoir été totalement écartée du monde du jeu vidéo durant mon enfance, mais comme vous pouvez le remarquer, je n’ai pas non-plus baigné dedans. De plus, les jeux auxquels je jouais étaient définitivement des jeux de casual gamer, conçu pour la famille, ou, dans le cas de Nintendog, des jeux marketé “pour filles” à mettre sur la DS (rose, évidemment).

Il a fallu attendre mes dix-neuf ans pour que je m’intéresse plus au monde du jeu vidéo et que je teste enfin des jeux fortement scénarisés : mon petit-ami, qui avait grandi avec une GameCube, était outré que je n’ai jamais joué à un jeu de franchise Zelda. Nous avons donc commencé à jouer à Ocarina of Time, Majora Mask, Twilight Princess et nous avons fini avec WindWaker. Au début, je me souviens bien de ma réticence à toucher une manette de jeu vidéo : j’étais complètement paralysée, inquiète de montrer que je ne savais pas faire et surtout angoissée à l’idée de perdre et donc de devoir lui imposer de recommencer. Pendant un long moment, il a joué seul à Ocarina of Time pendant que je l’observais, refusant obstinément de prendre la manette. Je crois que je n’ai vraiment commencé à jouer que sur Majora Mask. J’étais fascinée par les mécaniques de jeu et la richesse de l’univers et de l’histoire qu’on nous proposait de vivre : à cette époque, pour moi, le jeu vidéo se résumait encore à des jeux de plateforme sans scénario, et je ne comprenais pas vraiment les possibilités que le média du jeux vidéo permettait d’explorer.

Pour autant, je n’ai pas commencé à jouer seule au jeux vidéos après avoir réalisé cela. Je consommais des jeux vidéos lorsque mon copain venait à la maison, et uniquement dans ces moments-là, et je ne jouais jamais seule. C’est lorsque j’ai commencé à jouer à Overwatch, cette année donc, que j’ai réellement essayé de jouer seule aux jeux vidéos. Je crois qu’avant, je considérais mon petit ami comme le sauveur de la partie, celui qui saurait me sauver des monstres de Zelda si je me trompais. D’ailleurs, les majorité des combats étaient joués par lui, et je me contentais souvent des moments d’exploration et d’énigmes dans les temples (ce n’était pas sa faute, attention, mais je rechignais à me battre).

 

Overwatch a donc été mon premier jeu solo, mon premier FPS, et mon premier jeu en ligne. D’ailleurs, lorsque j’ai acheté le jeu et que j’ai réalisé qu’il était nécessaire de se battre contre d’autres personnes, j’ai été prise de panique : je ne voulais pas pénaliser mon équipe, je ne voulais pas me battre contre d’autres gens et d’une façon général, je ne voulais pas avoir affaire à autre chose qu’une IA. J’ai passé mes quinze premières heures de jeu à me battre uniquement contre des IA, refusant obstinément de jouer en partie classique contre d’autres joueurs. Les charmants @StudioPlacard et @NohioJico ont essayé de m’aider et de jouer avec moi plus souvent, mais je me mettais une tellement pression pour être bonne devant eux et ne pas pénaliser l’équipe que ces moments qui auraient dû être fun étaient en réalité des moments de torture. Désolée les copains, vous vous en doutez, mais j’ai parfois refusé de jouer avec vous et prétexter avoir mieux à faire parce que je trouillais comme pas possible. Cette peur, je l’attribue directement à deux choses : 1) l’injonction pour les personnes assignés femmes à être meilleurs, je reviendrai là-dessus, et 2) mon manque d’expérience des jeux en ligne. Si j’avais déjà joué en ligne avant, je pense clairement que je n’aurai pas joué quinze à vingt heure contre une IA avant de me mesurer à d’autres joueurs.

Je pense également que ce manque d’expérience des jeux en ligne et des jeux de combat m’a pénalisée au début : j’ai actuellement 42h de jeu sur le personnage que je joue le mieux (mon main), pour un total de 75h de jeu. C’est énorme. Mes copains qui jouent au jeu depuis plus longtemps ont tout au plus 20h sur leur main, pour 110h de jeu. J’ai passé une vingtaine d’heure à comprendre comment on jouait, tout bêtement, et une autre vingtaine à appliquer ce que j’avais appris. Les mécaniques qui paraissent évidentes à beaucoup m’étaient totalement étrangères : avancer, reculer, s’échapper d’une mêlée, tirer en continu… Aujourd’hui encore, je galère avec des mécaniques comme recharger son arme pendant un temps mort, ce que font tou.te.s les gamer/euse/s de FPS depuis longtemps. J’ai eu du mal à démarrer, car j’ai passé 20h de jeu à compenser pour mon inexpérience.

Bien sûr, on pourrait dire que cette inexpérience et ce manque de connaissance du monde du jeu vidéo ne sont pas une conséquence des stéréotypes de genre qui collent à la peau des assigné.e.s meufs, mais est plutôt imputable à mon éducation. Cependant, mon petit frère a été élevé dans la même maison que moi, par les mêmes parents, et il s’en sort bien mieux niveau jeu vidéo. Vous savez pourquoi ? Parce que mes parents lui offrent des jeux vidéos, des consoles, des PC et le laissent jouer seul. Parce que les jeux vidéos qu’on essayent de lui vendre ne sont pas marketé “fille” et ne sont pas des jeux vidéos de poney ou de dress up (ce qui n’est pas un mal en soi, attention, mais ça n’est d’aucune aide pour jouer à un FPS derrière). Parce qu’on vit dans une société qui, globalement, pousse les assigné.e.s garçon vers ce genre de jeu vidéo, et qui essaye encore et toujours de cantonner les assigné.e.s meuf à des jeux centré sur l’empathie. Point. Et à cause de cela, oui, ma difficulté à m’adapter à un FPS est amputée par des stéréotypes de genre.

 

Meuf et passing fémin in game

Après avoir surmonté les écueils auxquels je me suis heurté en commençant à jouer, j’ai découvert d’autres petites choses bien réjouissantes (non), que je savais avant mais dont je pensais naïvement qu’elles ne se produiraient pas dans Overwatch : énormément de joueurs de jeux vidéos sont incroyablement sexistes.

Le jeu m’a séduite principalement car la parité était respectée à l’intérieur du jeu : il a autant, voire plus maintenant, de personnages féminins à jouer que de personnages masculins. Et il y a des meufs intéressantes, que ce soit dans leurs design, leur attitude ou leurs mécaniques de jeu. En achetant Overwatch, j’avais cette idée en tête : réussir à maîtriser de façon basique toutes les meufs du jeu (objectif encore non-atteint à ce jour). Bercée de douces illusions vendues par Blizzard, je me suis dit qu’Overwatch serait différent d’autres FPS dont j’avais entendu parler, justement parce que le cast était aussi riche. Grossière erreur.

Je ne connais pas d’autre communauté de FPS (car je n’ai jamais joué à rien d’autre), mais les joueurs de Overwatch sont loins d’être aussi safe que je l’avais naïvement pensé. Parfois, lorsque je communique avec d’autres personnes de l’équipe (que je ne connais pas) pendant une partie, j’ai droit à “Attends, mais t’es une fille ?”. Et parfois, quand on perd, je vois un discret “C’est normal qu’on ait perdu, on a une fille dans l’équipe” qui apparaît dans le chat de discussion du jeu. Chouette. Ce ne sont pas des choses qui m’affectent vraiment, plus aujourd’hui en tout cas, mais c’est arrivé suffisamment souvent pour que je le remarque. Evidemment, c’est agaçant.

Je ne vais pas vous expliquer en quoi ce genre de sexisme est stupide, mais plutôt parler des conséquences. Car oui, il y a en a. A cause de ce genre de piques et de remarques misogynes, eh bien les filles et les personnes avec un passing féminin communiquent moins dans le jeu. Ca n’empêche pas de jouer, mais dans un jeu comme Overwatch où la communication de l’équipe est centrale, c’est un sacré désavantage. Personnellement, j’ai pendant un temps communiqué au minimum pour éviter les remarques sexistes dans le chat, lorsque je ne jouais pas avec des ami.e.s, tout simplement pour éviter d’être cataloguée fille. Désormais, je m’en fiche, mais je comprends très bien que ce genre de chose puissent affecter quelqu’un.

 

Enfin, le dernier point est plus personnel. Lorsqu’on est une fille dans un milieu déclaré masculin, comme le jeu vidéo, on est soumise à certaines injonctions paradoxales. Cela rejoint ce que je disais sur la passing et les remarques sexistes des autres joueurs. Par exemple, la première fois que j’ai joué avec mon équipe, le SLIP, j’ai fait une crise d’angoisse au beau milieu d’une partie. Nous jouions tou.te.s ensemble pour la première fois, à six (ce qui est le nombre de personnes dans une équipe). Et évidemment, comme c’était la première fois, nous enchaînions les défaites : c’était normal, nous n’étions pas accoutumé au jeu des un.e et des autres, nous n’avions pas une compo optimale, ect… Mais j’étais certaine que c’était ma faute. Que je ruinais le jeu, car j’étais incapable de bien jouer. J’étais incroyablement stressée, je tremblais comme une feuille devant mon écran par peur de faire une erreur et du coup, je faisais plein d’erreurs. Dans ma tête, j’étais la plus mauvaise, donc il fallait que je sois la meilleure. Il fallait que je sois meilleur pour compenser le fait d’être une fille, ce qui est ridicule. Finalement, je me suis effondrée en larme sur mon clavier et j’ai dû demander à mon mec de finir les matchs à ma place. J’ai mis presque une heure à me calmer.

Cette injonction paradoxale, elle n’existe pas uniquement dans le milieu du jeu vidéo : j’ai déjà entendu ma mère me dire “Il faut que tu sois meilleure que les mecs, parce que tu seras jugée deux fois plus durement”. C’est un comportement que j’ai intériorisé et qui, aujourd’hui, reste le problème principal lorsque je joue. Si je suis avec ma team habituelle, je m’en sors. Mais ajoutez une personne que je ne connais pas dans la team et, de nouveau, je perds mes moyens.

Overwatch a, je le dis sans exagéré, changé ma vie. Ce jeu m’a prouvé que je pouvais réussir des choses. Il m’a fait rencontré des gentes que j’aime beaucoup aujourd’hui. Il me permet de passer de super soirées avec des potes, à distance, et de parler de choses qu’on aime. Mais il m’a surtout fait comprendre des choses sur moi, sur la façon dont j’ai été éduquée et surtout sur ma capacité à ne pas baisser les bras. J’ai souvent décidé d’arrêter de jouer à Overwatch, parce que j’avais peur des gentes, parce que j’étais mauvaise, parce que je pénalisais les autres, et pleins d’autres raisons. Je ne l’ai jamais fait et j’en suis heureuse. Mes réussites dans Overwatch peuvent paraîtres dérisoires, car ce n’est qu’un jeu, mais elles ont énormément de valeur pour moi parce qu’elles sont un pied de nez à l’éducation genrée qui disait “Les jeux vidéos, c’est pas pour les filles !”

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