Papa, Maman, on ne se dit pas tout

[TRIGGER WARNING : cet article aborde le sujet de la parentalité et évoque le viol et les TCA]

Papa, Maman, on ne se dit pas tout. C’est vrai, je mens souvent, et ces derniers temps j’ai tellement de mal à garder le compte de mes mensonges que vous commencez à le voir, petit à petit. Vous savez que je ne vous raconte que le côté sympa de ma vie, que je garde l’autre, que j’essaye toujours de me montrer optimiste pour que vous ne vous inquiétiez pas trop. Vous savez que je fais ce truc malsain où j’essaye à tout prix de vous protéger, de garder pour moi la peur pour éviter de vous angoisser. C’est malsain : ce n’est pas à moi de protéger mes parents, c’est plutôt l’inverse. Vous n’y êtes pour rien, Papa, Maman : je sais que vous seriez prêts à écouter, je sais que cette attitude vous angoisse encore plus que si je devais tout vous confier parce que vous imaginez des choses qui sont parfois bien plus dures que la réalité.

Je ne sais pas à quel moment j’ai arrêté de vous dire les choses. Peut-être que c’est cette histoire de SOPK qui avait tant inquiété Maman, peut-être que je m’étais sentie coupable de vous imposer le poids de mes angoisses. Peut-être que c’était bien avant, lorsque j’ai subi du harcèlement scolaire et que j’ai décidé de me taire. Lorsque, des années plus tard, j’en ai parlé à Maman, je l’ai vue pleurer. Peut-être qu’à ce moment-ci, je me suis dit qu’il valait mieux tout garder pour moi. Peut-être aussi que ce sont nos disputes, lorsque j’ai décidé de l’ouvrir, qui m’ont décidé à la boucler définitivement : lorsque je voulais aller en L en première et que vous avez dit non ; lorsque je voulais me barrer de prépa et que vous avez dit non ; lorsque j’ai voulu abandonner mon master en M2 et que vous avez dit non. Je sais, je réalise aujourd’hui que vous aviez raison, et je suis heureuse que vous m’ayez empêchée de laisser tomber dans ces moments-là. Mais je me souviens de disputes violentes, qui me mettaient dans un état de rage rarement égalé. Peut-être ai-je finalement décidé que vous saviez mieux que moi, qu’il valait vous laisser décider à ma place parce que j’avais tort.

En première place dans la liste des choses que je ne dis pas, il y a mon viol. Je sais que vous ne remettriez pas ma parole en doute, mais je sais aussi que vous voudriez que je porte plainte, et ça, voyez-vous, je m’en sens incapable. Et puis, c’est si loin… Et ce garçon, vous l’avez si souvent accueilli à la maison, vous le connaissez comme l’un de mes plus proches ami.e.s… Est-ce que vous comprendriez seulement ? Je pense que ça, je n’en parlerai jamais, autant pour vous épargner que pour me protéger. Je n’ai pas envie d’en parler, je n’en ai plus besoin. C’est un moment de ma vie que j’ai traversé seule, et je ne sais pas si j’aurai vraiment eu besoin de mes parents à mes côtés pour y arriver. Vous n’étiez pas là, parce que j’ai décidé de me taire, et on ne refait pas le passé. Cette histoire-là est désormais terminée.

En deuxième place, il y a mes TCA. J’ai déjà essayé d’en parler, plusieurs fois. J’avais dix-huit, dix-neuf, vingt ans. Je ne crois pas que vous n’ayez jamais compris réellement ce qui se tramait. Je me souviens de Maman, qui m’a envoyé voir une sophrologue pour ce problème : j’aurais préféré voir un psy. J’aurais préféré que vous arrêtiez de parler de mon corps comme s’il était laid, j’aurais aimé que mon poids ne soit plus un sujet de conversation à table. Je pense que vous n’avez jamais compris, je pense que ça vous a fait du mal, parce que mes TCA et mon poids symbolisent pour vous un échec en tant que parents. Je ne vous en veux pas, mais vous êtes les premiers à m’avoir appris qu’une erreur, ça se répare, qu’un échec n’est pas forcément une finalité. Je ne sais pas si vous considérez que vous avez réessayé de me débarrasser de ce mal-être.

En troisième place, il y a mes erreurs. Ce que je ne vous dis pas, les choses que je rate sans vous prévenir. Parfois, ce n’est pas très important, comme un partiel raté que j’aurai finalement au rattrapage ou un train que je loupe pour venir vous voir. Ces petites erreurs, je leur fais face seule, parce que je sais qu’elles vous inquiéteraient pour rien. Et puis, il y a les grosses erreurs : dépenser trop d’argent, faire confiance à des gentes qui abusent de moi, prendre un appartement insalubre parce qu’il n’est pas cher. Ces erreurs-là, je les cachent mal, et vous savez qu’elles existent. Et nous décidons tacitement de les ignorer tou.te.s les trois, parce qu’elles nous font du mal à tou.te.s les trois. Elles symbolisent mon manque de confiance en vous, et elles vous font aussi mal qu’à moi. Celles-ci, elles durent longtemps et elles resurgissent sans prévenir au milieu de nos conversations. Elles sont source de reproche des deux côtés : vous me reprochez de ne pas avoir su appeler à l’aide, je vous reproche de ne pas avoir vu que j’en avais besoin. Ces erreurs ne nous mènent nulle part, elles nous font mal à chaque fois qu’elles sont exprimées, comme des éclats de verre cicatrisés sous la peau sur lesquels on appuie de temps à autre.

En dernière place, il y a mon individualité, que j’essaye de masquer en copiant maladroitement vos propos et vos idées, en essayant de vous imiter. Je ne suis pas comme vous, vous le savez : mais vous ne savez pas comment je suis. Vous ne connaissez pas mes idées, mes rêves, mes angoisses. Je pense que vous les devinez, parce que je sais bien que vous avez remarqué que j’essayais tant bien que mal de vous ressembler pour éviter la casse, pour prévenir d’une possible engueulade. Je n’essaye pas de vous expliquer ce que j’aimerai devenir, comment je vois ma vie : je me contente de répéter que j’aimerai trouver du travail, que j’irai peut-être vivre à l’étranger, que je suis heureuse de voir ma famille parce que je pense que c’est ce que vous voulez entendre. Parfois, vous vous contentez de ces réponses ; parfois, vous me surprenez à vous imiter et vous me rappelez qu’il faut que je mène ma vie comme je l’entends ; parfois, vous comprenez un peu qui je suis, comme quand Papa m’a dit que je ferai bien de reprendre des études de ciné si ça me passionne tant. Je sais que cette individualité, je pourrai l’exprimer. Seulement, ça me fait peur : j’ai peur qu’on s’engueule, j’ai peur du conflit et j’ai peur de ne pas être capable de m’exprimer correctement. Je préfère encore faire un peu semblant, je crois.

Papa, Maman, on ne se dit pas tout. Et pourtant, notre relation est loin d’être mauvaise. On s’amuse tant ! On se soutient, parfois maladroitement, toujours avec amour. Je me souviens du jour où je me suis faite larguer et que nous étions tou.te.s autour de la table, avec ma sœur au téléphone parce qu’elle n’était pas à la maison. Ce jour-là, Papa, Maman, François, Pauline, vous étiez là pour moi et ensemble, on s’est battu contre la tristesse qui m’envahissait. Je me souviens de la fois où François, 14 ans, avait piqué des bouteilles d’alcool pour se bourrer la tronche avec ses potes, et comment nous en avons discuté tou.te.s ensemble pour essayer de comprendre ce qui n’allait pas. Je me souviens de la première fois que Maman s’est présenté comme candidate à la Mairie du village, et comment nous sommes allés distribuer des tracts tou.te.s ensemble, pour elle. Je me souviens quand Papa a changé de travail et comment on essayait d’être derrière lui, parce que c’était pas facile. Je me souviens de Pauline, de sa déception après avoir loupé ses concours, des vacances à Madère qui ont suivi. Je me souviens de repas interminables et de rires complices, de regards en coin et de blagues, souvent nulles, qui nous faisaient tant rire. De jeu, de blind-test, de soirée à danser tou.te.s les cinq sur vos vieux vinyles, de Noël heureux, d’autres plus durs, d’anniversaire grandioses parce que vous avez toujours essayé de nous rendre heureuxses et de nous faire plaisir. Ça, Maman, Papa, j’en suis convaincue : vous avez toujours essayé, et vous essayez toujours, de nous rendre le plus heureuxses possible. Vous essayez de nous transmettre quelque chose, vous vous préoccupez de nous et vous nous aimez, inconditionnellement.

On est maintenant début 2017, et on ne se dit toujours pas tout. Notre relation est parfois bancale, parfois incroyable. Je sais, aujourd’hui, qu’il est difficile d’être parent. Je m’en rends compte parce que je commence à y penser, moi aussi. Évidemment, vous n’êtes pas des parents parfaits : personne ne peut être un parent parfait. Et oui, du point de vue de votre fille, il y a des choses que vous auriez pu mieux faire en tant que parents. Mais Papa, Maman, je voulais seulement vous dire : on ne se dit pas tout, mais cela ne vous empêche pas d’être de bons parents. Parce que vous êtes de bons parents.

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