“Tu veux un café ?”

Lors de la dernière Nuit Radio, “La contre-soirée contre-attaque”, j’ai proposé une chronique qui s’appelait : “Tu veux un café ?” et qui parlait de mes rapports avec mon père, de mon coming-out et plus généralement de thématiques LGBT+. N’étant cependant pas out auprès de toute ma famille et ne souhaitant pas l’être, je ne peux malheureusement proposer le replay de cette chronique sur la chaîne Youtube de La Cuisine, qu’iels suivent tou.te.s assidûment. Je vous propose donc un replay audio sur ce blog, ainsi que la version texte de cette chronique ci-dessous (avec un petit phrase réenregistrée à cause de la saturation, les vrai.e.s savent) . Enjoy !

 

Mon Papa n’a jamais été du matin. Depuis quelques années, lorsque je rentre chez mes parents, il m’arrive de me lever tôt le matin. Parfois, Papa apparaît quelques minutes après moi, traînant des pieds dans la cuisine pour se diriger vers la machine à café en premier. Bien sûr, il grommelle toujours un “bonjour” étouffé dans ma direction, mais on sent clairement que son but premier, c’est la machine à café. Pourtant, même avec la tête dans le cirage, il pense toujours à moi et se retourne pour demander : “Marie, tu veux un café ?”

Il est gentil car je l’épuise, mon Papa, et dès le matin. J’aime parler, le matin. Lui, pas du tout. Lorsque je me lève tôt, je suis prête à avoir de grandes théories sur le monde dès le petit déjeuner. Lui, il lui faut un peu plus de temps. Il est gentil car dans ces moments-là, même si je ne suis pas sûre qu’il m’écoute totalement tant il est encore endormi, il me laisse toujours faire. Il me laisse parler tout mon soûl en buvant son café.

Pourtant, Papa est tout à fait capable d’avoir de grandes discussions sur le monde. Depuis que j’ai quitté la maison, nous avons une sorte de rituel informel : un soir après le repas, lorsque les autres sont partis se coucher, nous allons prendre un café ensemble et nous discutons passionnément du monde. De nos visions du monde. Nous n’avons jamais explicitement dit : “Oh, c’est le moment de parler ensemble !” mais nous arrivons toujours à ce point-ci où nous restons tous les deux à discuter pendant une, deux voire trois heures. On parle d’art, de société, de politique, de ma vie, parfois.

Un de ces soirs, il n’y a pas si longtemps, nous avons parlé des erreurs de jeunesses et je lui ai dit que j’avais peur, un jour, d’avoir cinquante ans et de regarder en arrière pour découvrir que, pendant des années, j’avais été méprisante, intolérante et violente envers des gens que je ne connaissais pas uniquement car la société m’y encourageait. Et il m’a répondu : “Je comprends ça. Parce que moi, j’ai été comme ça avec les homos”.

Et puis, il m’a expliqué. Il m’a dit que lorsqu’il était jeune, dans les années 70, il n’y avait pas d’homos à la télé. Il m’a dit que tout le monde savait que ça existait, mais qu’on n’en parlait pas. Que l’homophobie ordinaire, sous forme d’humour, c’était très courant, et qu’il y avait participé. Il n’a pas essayé de dire que c’était la faute de la société, qu’il n’y était pour rien. Il m’a juste dit qu’il n’avait même pas le début d’une piste pour comprendre quelque chose que tout le monde rejetait en bloc.

Je me considère militante LGBT+ depuis quelques années, à présent. J’ai grandit avec des héros et héroïnes LGBT+ dans Glee ! , dans Torchwood, dans la fanfiction que je lisais. J’ai grandis avec une mère qui avait des amis gays, qui venaient en couple à la maison. Pour moi, les thématiques LGBT+ ont toujours fait parti du paysage culturel et sociétal dans lequel j’ai évolué et je n’avais jamais imaginé qu’il ait pu en être autrement pour mon père. Je le savais, mais je ne l’avais pas réalisé. Je pensais naïvement qu’il était comme Maman.

Et puis j’ai réfléchis plus amplement. Je me suis souvenu de la fois où j’ai demandé ce qu’il se passerait si mon frère était homo, et la réponse qu’a eu mon père : “J’aurai l’impression d’avoir loupé quelque chose”. Ca m’avait gêné, à l’époque déjà. Je me suis souvenu aussi qu’à 19 ans, la première personne de ma famille à qui j’ai fait mon coming-out, c’était Papa.

Nous parlions de l’association LGBT+ dans laquelle j’allais, et je dissertais sur la vie associative. Il m’a demandé pourquoi j’allais dans cette asso puisque, selon lui, j’étais hétéra. Je lui ai répondu que j’étais le B de LGBT. Et il a juste dit, gentillement, voyant que cette déclaration m’avait stressé : “Marie, on s’en fiche. Ca ne change rien.”

Mais je me rends compte à présent que depuis ce coming-out, nous parlons beaucoup de thématique LGBT+, tous les deux. Mon père travaille désormais en collaboration avec une association LGBT+ et il s’est renseigné sur la situation des personnes trans en France, pour essayer d’aider. Il se montre plus respectueux des personnes concernées aussi, et il évite généralement les insultes homophobes (sauf pendant le Tournois des Six Nations, hein, Papa ?). Un fois, alors que je parlais d’un ami un peu seul, il m’a demandé : “Et il a une copine ?” puis, une seconde après “Ou un copain, d’ailleurs ?”. Ce ne sont pas de grands changements, et pourtant ils sont tellement importants à mes yeux.

Quand Papa m’a parlé de l’homophobie dans laquelle il avait grandit, et de sa propre homophobie, je n’ai pas su quoi dire. J’ai bu mon café. Il a ajouté : “C’est quelque chose que je ne pourrai jamais racheter. J’ai fait du mal, et je le sais.” Bien sûr, bien avant que sa fille lui confie être bie, mon père avait déjà rencontré ma mère. Bien sûr, il avait déjà réalisé à quel point certaines attitudes avaient pu être néfastes pour d’autres. Bien sûr, mon coming-out n’a rien provoqué de révolutionnaire. Après tout, en 2013, nous avions eu un discussion sur le Mariage Pour Tous, et mon père était bien évidemment pour dès le premier jour, se demandant pourquoi ça n’était pas déjà légal. Après tout, il m’a élevé avec une femme, ma mère, qui m’a dit une fois que l’amour ne s’arrête pas au genre de l’être aimé.

Je n’essaye pas de dire que j’ai révolutionné la vie de mon père en sortant du placard. Mais je lui ai sans doute apporté quelque chose de neuf, quelque chose qui ne débarquait pas de quelqu’un d’autre mais qui venait de son propre foyer. Quelque chose qui lui a peut-être fait se dire qu’encore aujourd’hui, la cause des personne LGBT+ n’était pas acquise. Quelque chose qui lui a fait entrevoir l’univers queer dans lequel j’évolue aujourd’hui, et qui l’a fait s’intéresser à ça, de loin.

Ce qui est drôle, c’est qu’il semble à présent bien plus réceptif à certains messages que ma mère, qui se targue elle-même d’être une sorte de “Dalida du nouveau millénaire” ou quelque chose du genre. Papa connais la situation des personnes trans en France à l’heure actuelle. Il est très enthousiaste quant à l’écriture inclusive, aussi : il m’a même dit qu’il pensait qu’un jour, on écrirait tous comme ça, que c’était l’avenir. Maman a plus de mal à comprendre les thématiques de genre, mais je vais y arriver, doucement mais sûrement.

Ce soir-là, devant nos cafés vides, nous avons parlé de plein d’autres choses, mais cette conversation m’avait marqué. Elle est un peu un message d’espoir, quelque part. Les choses changent. Les gens peuvent changer. Mon père a changé. C’était peut-être un de ceux qui balançaient des insultes comme si c’étaient des vannes à la tête des homos quand il avait 20 ans. Aujourd’hui, il en a 50 et sa fille bie est militante pour les droits des personnes LGBT+. Ca ne l’empêche pas de me demander, la tête enfarinée en sortant du lit : “Marie, tu veux un café ?”

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